Humeurs

Adieu, vaches, canards et paysans

Brasserie parisienne. Derrière moi ça parle fort. Ils portent un gilet sans manche noir floqué d’un tracteur blanc. Je ne les vois pas mais j’entends. Ca parle fort.
– Moi j’ai besoin de manger de la viande… mais de la vraie viande tu vois… Pas du poulet quoi…
Bienvenue au SIA…

 

 

Fin de matinée. Ils arrivent, le regard peu triste. Et ils croisent le mien perdu dans le brouhaha et la foule. Ils regardent le logo estampillé sur mon polo. Les trois grands gaillards s’accoudent à mon comptoir et m’expliquent :
– Nous sommes 3 agriculteurs des Landes. Et nous, on élève des canards… Et cette année on est là, mais il n’y a plus de canards…
– Oui, j’ai vu… c’est une horreur ce qui se passe….
-Bon et alors vous faites quoi vous, pour nous ?
Je me sens presque coupable de porter ces 4 lettres pleines d’espoir sur mes habits.
– Malheureusement moi je ne peux rien pour vous…
– Moi je pense que tout ça c’est à cause de la sélection qu’on fait de nos bêtes… On s’est perdu dans des sélections génétiques…
Les deux autres baissent la tête alors que je fixe le grand gaillard avec sa casquette sale qui ne me quitte pas des yeux. Je lance :
– Et les garçons, vous n’êtes pas passer me voir pour casser notre stand hein ? Parce que moi j’y suis pour rien…
– Oh non ! On veut rien casser… Mais on est en colère… Vous ne vous rendez pas compte de toutes les personnes qui sont sur la paille avec cette catastrophe… Les agriculteurs, les abattoirs, les conserveries…
Alors je pose mon menton sur mes mains et l’écoute. Il transpire la tristesse, ce pauvre gars qui a perdu ses canards… Il regarde les lapins en reniflant que cette année il n’y a pas de volailles sur le Salon de l’Agriculture. Il est monté à Paris pour garder le sentiment d’exister dans son travail, il est monté pour continuer à exister même sans bête, il n’a plus de métier. Ce mec, dépassé par une maladie de ses volailles et qui voit crever son travail en simple spectateur.

 

Quelques minutes plus tard j’aperçois un petit groupe de garçons. Je ne sais pas ce qu’ils font mais ils restent là… A faire semblant de lire les prospectus. Mes jeux pour enfants sous le bras je leur propose de faire un dessin de microbes… Felix, 25 ans, s’exécute avec la plus grande application… Le grand blond (comme je les aime), a eu le temps d’observer nos échantillons. Alors on discute et la pression monte à mesure que les minutes défilent avant le passage de M. le Président de la République… Puis il arrive entouré de son essaim de gardes du corps et je me demande si la moitié du coût de ce déplacement n’aurait pas pu aider mes 3 éleveurs de canards landais…

La journée se termine presque et je suis un peu fatiguée quand 2 jeunes hommes viennent me poser plein de questions (genre 22 ans mais devenus soudainement fans d’agriculture). Excités et un peu fous, ils me font le show et nous rions. Ils m’invitent à passer au stand du rhum Clément, là où travaille le père de Lucas.Petit passage chez le breton pour boire une bière blonde bien fraîche, j’y rencontre pas mal de monde fatigués. Puis je me rends sur le stand du rhum. Je retrouve mes 2 nouveaux compères qui m’offrent immédiatement un verre de punch. Ahhhhh, enfin. Je rencontre ici Ludo, pas mal fatigué lui aussi… Ludo vient de Tyrosse. Je demande si c’est en Espagne et il se fout de ma gueule. Et là, le verre à la main et le regard un peu trop brillant pour être joyeux, il m’explique c’est c’est la merde, qu’il gagne rien, qu’il y a encore quelques jours une femme de 47 ans s’est pendue dans sa salle de traite… Tu te rends compte ??? 47 ans ! Qu’il travaille à perte, qu’il aurait peut être dû faire des céréales plutôt que des vaches, qu’il en a marre de cette image du grand public sur des agriculteurs qui rouleraient en BMW… Whaou, le Lulu ça ne va pas fort et il me confond avec sa psy à cause de l’alcool. Alors je l’écoute car je sais que Ludo, sous ses 90 kg et sa chemise à carreaux, il en a gros sous la patate et n’a surtout pas les moyens de se payer une psy. Je lui paierai bien un autre verre mais il est 19h et cette première journée de salon s’achève. Alors Lulu prend mon bras et me fait un baisemain alors que des gens entonnement La Lirette. Un peu d’amour véritable La Lirette, La Lirette…

 

Alors voilà. Le monde agricole français d’aujourd’hui à quoi il ressemble… Aujourd’hui, ces passionnés qui nous nourrissent sont en train de crever.
Alors qu’est-ce qu’on fait bordel de merde ? Parce qu’il n’y a pas plus tendres et francs que ces agriculteurs au grand coeur…
Déjà on en prend conscience ! C’est, il me semble, déjà un grand pas. On consomme local et on arrête d’importer des produits de l’autre bout du monde ! Puis surtout, n’oublions pas que dans quelques mois nous pouvons voter et qu’il serait grand temps de virer tout ce bordel, cela pourrait aider agriculteurs et entrepreneurs qui ne demandent qu’une chose : TRAVAILLER !

Salut !